Apprendre et enseigner

par Flora B.

Les fêtes étaient des moments magnifiques. Non seulement elles m’intéressaient énormément, mais c’était des moments de fébrilité joyeuse qui rompaient avec la monotonie de mon existence.
Pour la fête de Pessah ou Pâques (en mars-avril selon les années lunaires) qui dure huit jours, les préparatifs étaient très importants. Il fallait qu’il ne reste pas une miette de pain dans la maison, car le pain est « Hametz », c’est-à-dire qu’il contient de la levure. Le rituel consistait pour le père de famille à examiner tous les recoins des meubles et de la maison, une bougie à la main, pour repérer un bout de pain qui aurait échappé au ménage méticuleux de sa femme. Mon père n’en trouvait jamais, et ne s’attendait même pas à en trouver, mais il observait très scrupuleusement le rite. Ce grand ménage était joyeux et les enfants y étaient associés. La vaisselle et les ustensiles de cuisine ne devaient pas non plus être « Hametz » pour préparer et servir le repas de Pessah. Ma mère en avait de spéciaux qui ne servaient qu’à cette occasion. Les casseroles que nous n’avions pas en double, ma mère les donnait à rétamer pour qu’elles soient comme neuves.
Le premier soir de Pâques avait lieu le repas du Seder. Les prières et les bénédictions étaient les mêmes que pour Shabbat, excepté qu’on bénissait et mangeait matzot (le pain azyme), et maror (les herbes amères, c’est-à-dire de la ciboule, trempées dans l’eau salée). La cérémonie du Shabbat commençait par une bénédiction de la lumière, puis de la femme, pilier de la famille : « Heureux celui qui a pu trouver une femme pieuse et dévouée… » Ensuite venait la bénédiction sur le vin : « Béni es-Tu, Eternel, notre Dieu, Roi du monde, qui crée le fruit de la vigne. » Et l’action de grâce finale : « Béni es-Tu, Eternel, notre Dieu, Roi du monde, qui nous as fait vivre, exister et arriver à cet instant. »
Mon père de famille rompait le matzot en petits morceaux sur un plateau qui faisait le tour de la table. Pour symboliser le sort amer qu’on nous a fait en Égypte (une légende selon les historiens), nous faisions une bouchée de matzot et de ciboule que nous trempions dans un (délicieux) mélange de jus de datte et de noix pilées représentant les briques que les Juifs fabriquaient pour les Égyptiens. Une fois terminées les bénédictions, nous lisions les passages de la Bible consacrés à la sortie d’Égypte. Je les lisais dans une Bible bilingue hébreu-arabe, qui me permettait non seulement d’en comprendre le sens, mais d’apprendre un peu mieux l’hébreu et même de l’enseigner à ma grand-mère...
Le repos du Shabbat est l’une des règles les plus essentielles du judaïsme. Ce jour-là est consacré à Dieu. Il doit permettre aux hommes d’élever leurs pensées et leurs âmes, de s’arracher au prosaïsme de la condition humaine. C’est pourquoi, il est interdit de faire quoi que ce soit qui nous détournerait de Dieu. Ma mère, comme toutes les femmes, cuisinait donc à l’avance, le vendredi, et laissait le plat mijoter longuement sur un foyer de braises, puisqu’on ne peut pas non plus faire de feu le samedi. Ce recueillement durait jusqu’à ce que mon père rentre de la synagogue avec une branche bénite et qu’il nous souhaite à tous une bonne semaine. La vie reprenait alors son cours ordinaire. Ma mère se mettait à préparer le repas du soir, et la maison s’animait.

flora.jpg