Mutité-2

C’est sans doute ce qui l’avait poussé à un genre d’études inhabituel dans son entourage. D’abord les Sciences du langage, puis les ICM, les Interfaces Cerveau-Machine. Il avait surpris tout le monde, et rendu fiers ses parents, en devenant l’un des premiers doctorants du laboratoire pilote de l’université de Corte. Cette unité de recherche avait été ouverte en collaboration avec l’Université des Sciences Cognitives et Neurologiques de Kiev. Sa mission était de découvrir un palliatif bio-technologique à la mutation génétique. Le nombre très élevé des primo-infections observées sur l’île, et son augmentation exponentielle dûe à la transmission du gène muté de la mère à l’enfant avait déterminé le choix de l’université de Corte pour ce programme d’études.

Dumè était passionné par ses recherches, et l’originalité de ses travaux avait convaincu le ministère de l’Enseignement Supérieur de lui allouer une ligne de crédit exceptionnelle pour mettre au point un prototype d’ICM capable de produire du langage oral grâce à un dispositif sonore et sensoriel. C’est ce dernier point, la dimension sensorielle, qui avait enthousiasmé les spécialistes des Interfaces Cerveau-Machine. Car au fond, les claviers, les amplificateurs, les synthétiseurs de voix, et autres prothèses à réalité augmentée permettaient déjà, lorsqu’il avait commencé ses recherches, de suppléer les fonctions opératoires ; voire de les accroître. Mais aucun de ces artefacts ne permettait d’exprimer la part sensible d’une émotion, celle transmise physiquement par le corps, via la modulation de la voix, l’intonation, le phrasé. On savait produire des phonèmes, mais ni chuchotements, ni gloussements, ni grognements, ni soupirs, ni clameurs…. Certains mutants parmi les plus âgés, et qui avait pratiqué simultanément l’écrit et l’oral, conservaient quelque chose d’un souffle, d’une rythmique, dans leurs productions écrites. Mais ils étaient de moins en moins nombreux. Sans parler des poètes… En même temps que la voix, la poésie s’était tue. Et pourtant, désormais, tout le monde écrivait, spritzant[1] mot à mot, avec une dextérité qui augmentaient la vitesse des interactions et réduisaient leur temps de latence à celui d’un dialogue à bâtons rompus. Mais ces échanges se restreignaient, le plus souvent, aux informations factuelles et aux émotions stéréotypées d’une panoplie d’émoticônes. Si les linguistes qui observaient chez les mutés les effets de la substitution de l’écrit à l’oral se montraient confiants dans la créativité de la langue abréviative, les sémanticiens et les psychologues en revanche s’alarmaient de la réduction du spectre des émotions exprimées par les scripteurs. L’appauvrissement était particulièrement sensible chez les plus jeunes, dont même la communication non-verbale, les expressions du corps ou du visage, semblait figée dans une impassibilité à peine ébranlée par les émotions les plus primaires : la douleur, le plaisir, la peur, la colère, le dégoût…

(à suivre...)

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[1] lecture verticale affichant, très rapidement, un mot après l’autre.