Mutité-3

Dumè était convaincu que les hommes sans voix étaient en train de modifier l’Humanité. Mais pas pour le meilleur… La violence qui couvait en lui et ne trouvait à s’exprimer que dans la douleur, celle de ses phalanges tuméfiées ou de ses viscères pilonnés par les basses fréquences, il la reconnaissait chez ces imperturbables, et elle lui faisait peur. Dans ses cauchemars, il était cerné par des hommes de pierre qui, bras tendus, s’avançaient vers lui jusqu'à refermer sur son corps leurs mains ouvertes, et serrer, serrer jusqu’à le broyer dans des craquements d’os qui, à en juger par le rire silencieux qui fendait leurs faces impavides, semblaient vivement les réjouir. Il s’éveillait suffoquant, bouche ouverte, la gorge sèche d’avoir hurlé à blanc.

À cette angoisse de l’avenir s’ajoutait une nostalgie de l’oralité qui avait été le socle de la culture et de la sociabilité de l’île. Il appartenait à ce monde révolu, plus qu’il n’appartiendrait jamais à l’histoire en marche, quand bien même il y contribuait. C’est pourquoi il avait choisi pour expérimenter son prototype trois chanteurs de paghella qui, avant d’être atteints par la mutité, avaient l’habitude de chanter ensemble : Petru-Santu, Filipu, et Ceccè. Ils n’étaient plus tout jeunes, mais pour que l’expérience soit concluante, il fallait des chanteurs qui, non seulement, conservaient la mémoire des paroles, des versi, et des ornementations, mais qui étaient aussi capables de retrouver en eux l’émotion du chant et, entre eux, la complicité du groupe. Ces trois-là, ensemble, étaient capables d’arracher des frissons à un mur. Dumè les connaissait depuis toujours, depuis que gamin, dans un coin du café familial, il les écoutait chanter des soirées entières jusqu’à ce que sa mère s’aperçoive qu’il n’était pas encore au lit.

Sermanu. Dumè coupa le moteur et sortit de son véhicule. Il aimait ce point de vue panoramique sur son village ; il s’y arrêtait toujours un petit moment, dans le grand silence du vent et du soleil. Aujourd’hui la route et le maquis pulsaient sous ses pieds ; un halo tonitruant montait du village et se réverbérait sur les montagnes environnantes. Le FestiVoce Alternativ’ battait son plein. Un concert était installé en bas du village, des spectateurs en grappe serrée, coupés du vacarme ambiant par leurs casques ostéophoniques[1], ondulaient ployaient, tournoyaient dans une synchronie qui n’était pas sans évoquer un ban de sardines.

 

[1] casques à conduction osseuse. Le son est transmis à l’oreille interne via la boîte crânienne.