Mutité-4

Dumè reprit son chemin et se gara à l’entrée le village. Sur son P.S.B., il interconnecta ses lentilles et ses ostéophones avant de remonter vers la place de l’église. Le long de la route, une succession de stands : spectacles instrumentaux, play backs, paint ball sentimental, danse, sifflets… La cacophonie était assourdissante, chaque stand surenchérissant bruyamment sur son voisin. Dumè passa en mode Atténuation Active de Bruit. La foule était nombreuse. On était venu de loin, même de l’étranger, pour assister à la première édition de ce festival. Il connaissait beaucoup monde, et saluait de la main sans s’arrêter malgré les spritz qui défilaient en rafale devant ses yeux.
Hey !
Hello !
Cumu
va ?
Slt !
Hi
Dumè !
Cumu
se ?
Vous
avez
1 min ?
Piant’
a pena !
In2
vai ?
Bevi T
kalcosa…[2]

Il souriait, tapait sur les épaules, et filait ; pas le temps, ni de boire ni de spritzer. Petru-Santu, Filipu, et Ceccè l’attendaient pour répéter. Malgré sa hâte, il pila devant un stand. La scène était des plus curieuses : trois chèvres ornées de grelots et de lianes fleuris, dansotaient devant trois bergers pittoresques, vêtus à la mode de la fin du XXe siècle, bleu de Chine et treillis comme on en portait plus nulle part. Chaque chèvre n’avait qu’une corne, peinte de couleurs différentes : sang, corail, et or, et des sabots vernis avec lesquels elle marquait la cadence. Face à elles, les bergers balançaient le buste comme des charmeurs de serpents, et soufflaient dans des pifane[3] apparemment taillées dans les cornes manquantes, et de même couleur rouge sang, rouge corail, et or. Dumè repassa en mode sonore et s’aperçut que les chèvres… chantaient ! Elles bêlaient, chacune à l’unisson de sa pifana, et toutes les trois en harmonie. Musicalement, ce n’était pas ce qu’il avait entendu de plus beau… Ça chevrotait et ça déraillait pas mal, mais l’ensemble dégageait une poésie saisissante, un accord mystérieux entre les hommes et leurs bêtes. L’harmonie unissait non seulement chaque berger et sa chèvre, en un duo de même tessiture selon la taille et l’épaisseur de la corne, mais aussi les hommes entre eux qui jouaient en s’écoutant, et même, aurait-on dit, les bêtes entre elles. Chacune avait un bêlement plus ou moins aigrelet, plus ou moins grave qui, guidés par les pifane, se tuilaient et se fondait dans un choral relativement harmonieux. Dumè n’avait jamais rien vu ni entendu de semblable. Il aurait aimé discuter avec ces trois hommes, savoir d’où ils venaient, comment était née cette idée, comment ils avaient réussi à dresser leurs chèvres…
La pensée le traversa que cette voie était préférable à l’hyper technologie sur laquelle il avait misé.
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[2] Hé Dumè !
Comment va ?!
Comment tu vas ?
Arrête-toi 5 minutes !
Où tu vas ?
Viens boire un coup !

[3] Flûte de berger, en corne de chèvre et à la voix incisive. Chaque pifana possède son propre son.