Mutité-6 et fin

Les chanteurs avaient choisi une mise en scène minimaliste : un noir épais comme du velours pour dissimuler la technologie, et une poursuite blanche sur leurs visages en cercle. Quand le premier vers de la « Paghjella a u San Pedrone » s’éleva, Dumè ôta son PSB ; il ne voulait être dérangé par aucune sollicitation extérieure. L’émotion l’avait saisi à la gorge, il fit deux pas en arrière et s’enfonça dans les coulisses. Les visages levés vers la lumière – paupières baissées, mains sur l’oreille – semblaient trois esprits surgis des ténèbres du passé. Les chanteurs avaient choisi de n’ajouter aucune réverbération, aucun écho de chapelle, et la siconda de Petru-Santu monta toute nue, aussi fruste que dans ses souvenirs d’enfance, vite enveloppée par la bassa de Filippu, et coiffée par la terza ornementée de Ceccè. Dumè regardait la paghella onduler dans le noir comme une torsade de corde rêche, chevelure de sirène, attrapant dans ses rets bruns tous les hommes à l’entour. Même en faisant l’effort de s’arracher à l’émotion et de prêter l’oreille, il ne discernait aucun des artifices de la synthèse vocale. On aurait cru entendre un enregistrement vieux de cinquante ou cent ans. Même rugosité déchirante, même plainte retenue. Dumè regardait les visages grimaçants, fronts plissés, yeux clos, et il recevait en plein cœur la joie douloureuse de ces retrouvailles. Il sentait les émotions captées dans les corps des chanteurs courir sous sa peau et ébranler ses viscères : l’amour, le plaisir intense de chanter, la morsure du manque, et la douleur anticipée de l’absence. Les chanteurs enchaînaient les paghelle, « L’amore se face onestu », « Moïta », « Un ti n’arricordi piu »… Il voyait leurs bouches former les vers, les veines gonfler à leurs tempes, leurs corps se tendre et s’assouplir après l’effort, il sentait l’odeur de leurs sueurs et du pastis qu’ils avaient bu en l’attendant, et tout cela, il l’entendait. Tout cela coulait dans les samples vocaux et les animait, effaçant leur raideur numérique et leur donnant la texture animale, sensuelle d’un chant naturel. Il était émerveillé par la performance des chanteurs, l’intensité de leur concentration, l’intimité palpable qu’ils parvenaient à maintenir entre eux, et qui tissait les voix entre elles et leur donnait l’ampleur d’une voile sous leurs souffles. Le chant se déployait au-dessus de la scène et retombait en plis lourds qui l’enveloppaient comme une chaude couverture. Il était bouleversé. Il craignait maintenant que les chanteurs épuisent leurs forces avant ce soir, il avait la tentation de les interrompre et de les envoyer se reposer quelques heures, mais il s’aperçut que les trois hommes n’étaient plus conscients de sa présence. Ils avaient resserré leur cercle, leurs épaules se touchaient, et autour d’eux oscillait lentement un disque gazeux d’un blanc lacté. Les flux électro-magnétiques issus des résilles fusionnaient entre eux… C’était au-delà de ses espérances. Il sentait battre douloureusement sa gorge et dans ses tripes, le désir de frapper, d’avoir très mal pour libérer l’excitation. Il se mordit la main jusqu’au bleu. Dans une sorte de transe, les chanteurs oscillaient lentement sur leurs pieds, yeux toujours fermés et bouches maintenant close. Ils s’étaient affranchis de leur larynx inutile, et ils chantaient avec leur mémoire et leur ventre, et toutes les fibres de leur corps. La technologie avait comme fondu dans leurs corps, elle s’était dissoute et n’était plus perceptible à l’oreille ni aux sens des spectateurs. Cela produisait une sorte de chant total qui dépassait en force et en émotion les interprétations les plus inspirées que Dumè avait pu écouter. Le pari fou qu’il avait fait, ces trois hommes l’avaient gagné. De nouveau, il allait être possible de chanter, de déclamer ; son invention serait désormais aux mains des artistes qui en imagineraient tous les usages et les détournements possibles.

Le chant avait cessé.

C’est alors qu’il S’ENTENDIT appeler.

« O Dumè ! »

La voix flottait, il ne savait d’où elle provenait exactement, mais c’était celle de Petru-Santu, sans aucun doute possible. Il se tourna vers le chanteur qui le regardait intensément, et qui, à bouche fermée, lui parlait maintenant : «  O Dumè, cio ch’hai fattu, è un miraculu ! E ti ringraziemu d’aveci scelti per fallu. Spergu chi da qui a prontu, ognunu ritroverà a parola. E spergu chi si senteranu ancu e rise ! Oghje, sò troppu cummossu pè ride, ma dumane, probaremu a di due cunnerie. Veni qui, O Dumè… [1]»

Incapable d’un mouvement, Dumè se mit à pleurer.

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[1] « Dumè, ce que tu as fait est un miracle ! Nous te remercions de nous avoir choisis pour le faire. J’espère que d’ici peu, chacun retrouvera la parole. Et j’espère qu’on entendra même des rires. Aujourd’hui, je me sens trop secoué pour rire, mais demain on essaiera de sortir deux ou trois conneries. Viens un peu par ici… »