Mutité-5

Peut-être fallait-il renoncer, l’Homme ne parlerait plus ; plus jamais. Ni ne chanterait. Peut-être fallait-il en prendre son parti plutôt que de lutter comme il le faisait pour redonner aux hommes la possibilité d’oraliser. L’évolution n’avait pas été naturelle mais accidentelle et brutale : était-elle pour autant néfaste ? En perdant la quadrumanie, les premiers hominidés avaient perdu une compétence essentielle, celle de se déplacer rapidement dans les arbres et de s’y nourrir en toute sécurité, solidement arrimés aux branches. Mais cette perte avait permis l’acquisition de nouvelles aptitudes et, à terme, justement, le langage articulé. Qui sait ce que nos lointains descendants feraient de notre handicap ? N’était-il pas préférable d’explorer des voies de traverse plutôt que de vouloir à tout prix inverser la tendance, et s’entêter dans une recherche qui n’était peut-être tout bonnement que réactionnaire ? Dumè ne voulait pas répondre à ces questions. L’avenir appartenait à ceux qui étaient encore à naître ; ils feraient ce que bon leur semblerait de ce que nous leur laisserions. Dumè, lui, laisserait une invention qui serait peut-être un apport essentiel aux sociétés humaines en pleine mutation mutique, ou bien une tentative avortée, dérisoire, que les hommes du futur remiseraient dans un musée des Sciences et Techniques du XXIe siècle. Malgré ces doutes, Dumè ne pouvait manquer de constater qu’autour de lui, les prothèses techniques étaient plus nombreuses que les spectateurs de cet étonnant concert. Les chèvres et leurs bergers chantaient pour lui seul, ou à peu près. Il espérait que ce soir, les rangs seraient plus garnis devant le spectacle de « Paghelle di sempre e di dumane[1] ». Au moins pouvait-il compter sur la présence des scientifiques invités pour la circonstance et qui avaient tous confirmé leur venue.

Les trois paghellaghi l’attendaient sur la scène dressée devant le monument aux mort d’une guerre tombée dans l’Histoire. Ils spritzaient en cercle, pianotant dans leurs paumes. Il siffla pour annoncer son arrivée et, levant la tête en même temps, ils lui firent de grands gestes en souriant largement. Il sauta sur l’estrade, et leur donna l’accolade. Il se sentait aussi heureux et aussi nerveux qu’eux, mais il préférait leur présenter un visage posé et calme, digne de la confiance qu’ils mettaient en lui. Sans perdre de temps, ils fermèrent le rideau de scène, se dénudèrent et enfilèrent, sous leurs chemises, les dispositifs sensoriels tout neufs qu’il leur apportait. L’équipement se présentait comme une sorte de fine résille noire recouvrant le crâne et le corps. La matière du filet réagissait à la chaleur de la peau, à son humidité, à ses frémissements ; les capteurs de la capuche étaient d’une extrême réceptivité et permettaient de recevoir et de transmettre les millions de milliards de bits émis par l’activité cérébrale, tant du cortex, organe de la mémoire longue, que de l’amygdale, siège des émotions. Le mantelet recouvrait le torse jusqu’au ventre, et captait les contractions musculaires, les mouvements des organes internes – battements cardiaques, ventilation pulmonaire, pression sanguine – et l’activité du cerveau viscéral. Le maillage de capteur avait la plasticité d’un réseau neuronal, et comme le cerveau s’adaptait pour établir les connexions les plus performantes. Tous ces influx convergeaient vers un synthétiseur de voix échantillonné à partir d’enregistrements réalisés au temps de leur loquace jeunesse. Toute la difficulté et la beauté de l’exercice consistaient pour les chanteurs à contrôler ces cordes vocales artificielles par la pensée, et par la conscience de leur corps, à les faire vibrer d’émotions. Cela demandait une pleine conscience de soi, et une grande maîtrise de l’art musical. Les premiers essais avaient été décevants et il s’en était fallu de peu que Dumè abandonne. Mais les paghellaghi avaient vu la possibilité de retrouver le plaisir de chanter, et ils avaient persévéré dans l’effort considérable de trouver l’accord entre leur esprit et leur corps, entre leur mémoire du chant et sa production à distance. Dumè leur avait laissé un équipement et la liberté de préparer et répéter leur spectacle comme ils le voulaient. Cette ultime répétition était plutôt une avant-première, qui devait permettre les derniers réglages.

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[1] Paghelle de toujours et de demain.