Le camion de Jules-Antoine

Ce matin, sous les marronniers des Champs-Élysées, stationnait un souvenir d’enfance : un camion dont les portes béantes laissaient voir l’intérieur en stratifié acajou, aménagé d’étagères et de crochets à suspendre.

Jules-Antoine tenait l’épicerie de Guagno ; il possédait aussi une épicerie ambulante, un camion avec lequel il faisait la tournée des villages du canton. Il approvisionnait des villageoises reconnaissantes, en lessive et Paic Citron, en balais, Nutella, boites de thon, anti-mites, saucisson, et vendait les fruits de son jardin et le fromage de ses brebis… Son camion embaumait un mélange complexe que, les narines frémissantes, je cherchais à décomposer. Jules-Antoine était le cousin de ma grand-mère et le parent de presque toutes ses clientes ; sans doute était-ce ce qui lui donnait le sourire tranquille et assuré de celui à qui on ne peut rien refuser ; en l’occurrence, ses prix extravagants. J’attendais notre tour en écoutant ma grand-mère bavarder avec les voisines et plaisanter avec son cousin. Je redoutais le moment où notre tour viendrait et où il m’adresserait la parole. À l’abri derrière les larges hanches de ma grand-mère, je fixais les feuilles des châtaigniers qui bruissaient doucement et dont l’odeur fade des fleurs se mêlait aux effluves de l’épicerie.

Notre tour venait. Avant de commander ses achats, ma grand-mère prenait longuement des nouvelles de la famille restée à Guagno ; en retour, Jules-Antoine s’enquerrait de la santé de mon grand-père, de ma mère, de ma tante, de leurs maris, de ma soeur, de nos cousins… Je voyais arriver avec appréhension le moment où il me dirait quelques mots flatteurs ou ironiques, je n’aurais su dire, auxquels il me faudrait répondre. Nos courses faites, je m’en retournais à la maison. Le soleil à l’aplomb m’incendiait, les pierres du chemin me blessaient, je trébuchais. Rendue à la fraîcheur de la cuisine où ma grand-mère s’affairait à ranger ses achats, j’écoutais depuis le seuil résonner le klaxon insistant de Jules-Antoine. Il appelait d’autres clientes empressées à le rejoindre et il me semblait que c'était une fête à laquelle tout le monde accourait. Je quittai alors la pièce fraîche et j’allai, malgré les cris d’alarme de ma grand-mère, m’installer sous le soleil de midi. Le klaxon de Jules-Antoine s’entendait encore, mais déjà dans le lointain ; le camion quittait le village. La semaine suivante, il reviendrait et nous accourrions, fébriles, à l’appel de son klaxon.

Sous les marronniers des Champs-Élysées, ce matin, le camion sentait l’essence et l’huile de vidange. Et il n’y a plus personne, aux portes d’aucun camion, pour se souvenir ou pour oublier…