Néanderthal

« Professeur Kergon, entrez, je vous attendais. Comment vous portez-vous ? Et vos recherches ? On m’a dit beaucoup de bien de vous, savez-vous ? Vous êtes un jeune homme prometteur, et vous semblez avoir entamé une belle carrière dans la recherche paléo-anthropologique. »

Tout en susurrant ses compliments d’une voix suave, le Docteur Lorin Namuk précédait majestueusement son jeune collègue à travers son bureau de bois clair. La pièce était vaste et lumineuse ; elle épousait les formes irrégulières de l’excavation qui lui servait de structure, dans une harmonie de pierre et de bois des plus pures. Le Docteur Lorin Namuk aimait le classicisme, même si elle ne répugnait pas à l’usage de quelques inventions modernes, Le Nuage Electro-organique Télécommunicant par exemple, le NET, était une innovation dont il lui aurait été difficile de se passer, après qu’elle eut longtemps résisté à son usage. Le Docteur Namuk ne l’avouerait pas, mais elle y passait bien plus de temps que son travail ne le justifiait ; elle l’enfourchait comme un animal chamanique, et elle voyageait dans des mondes d’où il lui semblait revenir plus savante et plus éveillée. Elle attendait toujours impatiemment ce rendez-vous qu’elle s’accordait quotidiennement avec les outre-mondes.

Le professeur Kergon, passablement impressionné par cette convocation, avançait en silence derrière l’imposante sommité scientifique, caressant du regard les larges anches, les rondes épaules, et la chevelure rousse relevée en chignon souple. Lorin Namuk était réputée pour sa grande beauté autant que pour sa profonde intelligence. Ulik Kergon s’aperçut qu’il marchait malgré lui au diapason du Docteur dont les longs bras, en se balançant, frôlaient les jambes fermement arquées… Il secoua la tête pour chasser les idées voluptueuses qui l’envahissaient. L’heure n’était pas au plaisir : Lorin Namuk l’aurait convoqué sur un autre mode si elle avait voulu simplement s’unir à lui. Non, il devait s’agir de ses recherches paléontologiques… L’appréhension lui contracta l’estomac. Malgré le secret qu’il avait préféré garder, du moins momentanément, elles devaient être parvenues aux oreilles de la présidente du Cercle d’Ethique.

Le Docteur Lorin Namuk avait pris place derrière son bureau, agréablement placé devant une vaste baie vitrée, sous les frondaisons d’un bouleau dont les pelures d’écorce et les feuilles mortes jonchaient le parquet et embaumait la pièce d’un parfum de sous-bois. Calée dans un fauteuil directorial de cuir brun, elle fit signe à son collègue de s’asseoir face à elle, sur une volumineuse — et très inconfortable —  chaise de rotin. Le soir tombait. De sa place, le jeune homme apercevait les lumières de la canopée qui, l’une après l’autre, s’allumaient.

« Alors professeur Kergon, on me dit que vous vous apprêter à publier vos dernières découvertes dans l’édition éléctro-organique de la revue « Futur antérieur » ? Des découvertes révolutionnaires, qui remettraient en question notre Ethique ancestrale, et vous ne m’en dîtes rien ?! Voyons, professeur, vous ne pouvez pas me priver du retentissement qu’aura partout, dans les laboratoires de recherches et dans les publications spécialisés du NET, l’idée que l’Homme de Neander n’est pas l’unique représentant de la lignée humaine ! »

Le professeur Kergon avait rougi sous l’ironie souriante de Lorin Namuk. Il fronça les sourcils pour cacher ses yeux pâles à l’abri de ses profondes orbites. Il était horriblement gêné, comme un enfant pris à casser la branche d’un arbre séculaire. La chaise de rotin grinça sous le poids de son embarras.

-« Docteur Namuk, permettez-moi de m’expliquer... Loin de moi l’idée de prétendre qu’il existe une autre lignée humaine, ni de remettre en question l’Ethique ancestrale. Neandertal est évidemment le seul être vivant qui peut porter le nom d’Homme. Je prétends juste qu’il est possible qu’une autre famille humaine, celle de Cro-Magnon, ait vécu assez longtemps pour croiser nos ancêtres, avant de s’éteindre.

-Que Cro-Magnon ait existé, la question ne se pose même pas ; pas plus que celle de sa coexistence avec Neandertal. Je m’étonne que vous vous soyez arrêté à reconsidérer les faits. Nous avons suffisamment de pièces archéologiques, datées, et analysées pour qu’ils soient avérés Nous avons même reconstitué son trajet depuis L’Equatorie, le Levant et jusqu’à la Neandrie.

-Bien sûr, Docteur, je connais l’Ethique… Cro-Magnon est une des branches mortes du buisson des hominidés, dont seule la branche de Neander a fructifié. Mais si Cro-Magnon, avant de disparaître, avait ensemencé Neandertal et vivait encore en nous ? Et s’il n’était pas une branche mais le tronc du buisson ? Cela ne remettrait-il pas en question notre conception de l’Humanité et de notre rôle sur la Terre ? Cela ne demanderait-il pas que l’on revoie notre Ethique ?

- Philosophiquement, vos questions sont recevables ; nous ne devons, en effet, jamais cesser de questionner notre présence sur Terre et nos responsabilités de Terriens. Mais leurs prémisses font table rase de notre savoir ancestral comme des dernières découvertes nucléiques. L’analyse de la substance primordiale de Cro-Magnon l’a prouvé : nous sommes aussi différents de Cro-Magnon que d’un chimpanzé. Je vous renvoie aux détails de l’analyse publiée sur le NET, si vous ne les avez déjà lus… Par ailleurs, vous savez n’est-ce pas, que sa morphologie, et probablement son anatomie, rendait Cro-Magnon inapte à s’unir à Neandertal. Permettez-moi de m’étonner de vos hypothèses… »

Ulik Kergon détourna les yeux. Cette entrevue lui était pénible. Il détestait les désaccords, et Lorin Namuk était si belle, si densément désirable qu’il regrettait de devoir lui porter la contradiction plutôt que de baiser sa bouche pulpeuse et caresser son ample poitrine en tonneau.

-« Oui, Docteur Namuk, j’ai étudié l’Ethique, et je connais les causes de la disparition de Cro-Magnon, il y a 25 000 ans. Une des raisons attestées est qu’il n’a pas résisté à la petite glaciation de cette ère. Son ossature gracile, ses bras courts, sa cage thoracique étroite, ne lui permettaient pas de produire l’énergie calorique nécessaire à sa survie en milieu glaciaire. Sa faiblesse croissante rendant la chasse au gros gibier difficile, il s’est trouvé peu à peu affaibli au point d’empêcher non seulement sa survie mais la reproduction de son espèce. Et cela malgré des innovations techniques remarquables, comme le propulseur, qui compensaient sa faible constitution. 

-Bravo professeur ! Vous connaissez parfaitement votre leçon ! Vous aurez une récompense, à l’occasion… »

Lorin Namuk haussa ses épais sourcils et, d’un air mutin, révéla tout le bleu de ses beaux yeux. Malgré lui, Ulik Kergon sentit qu’il s’échauffait sous l’invitation explicite. Au risque de paraître grossier, il ne tenait pas à y céder sur le champ. Il était un homme accompli, certes, mais il était aussi passionné par la recherche de la vérité scientifique ; et cela méritait quelques sacrifices. Mais il ne manquerait pas de manifester la plus grande courtoisie au Docteur Namuk dès qu’elle mettrait fin à leur conversation.

-« L’Ethique explique la disparition de Cro-Magnon par différentes causes, poursuivit le professeur soucieux de prouver son sérieux à l’éminente scientifique, des causes naturelles — sa faiblesse musculaire, son système de régulation thermique —, mais aussi culturelles. Son individualisme, en particulier, est considéré comme une des causes majeures de sa disparition. Cro-Magnon ne prenait pas soin de ses proches. Il abandonnait les plus faibles à ses prédateurs, et ignorait les soins qu’on pouvait donner aux blessés. Ses tribus étaient donc peu solidaires et assez belliqueuses, chacun ayant tendance à chasser pour soi ou à tenter de s’emparer d’une plus grosse part, au mépris de la plus simple équité…

-Absolument ! Et c’est pourquoi le premier de nos fondamentaux éthiques est le principe du meilleur sort commun… Pour vivre heureux et longtemps, veillons les uns sur les autres. Professeur, vous conviendrez avec moi que l’Ethique a plus d’une fois révisé ses fondamentaux pour être toujours au plus près de la vérité. J’attends avec intérêt de comprendre comment vos hypothèses pourraient l’y pousser. »

Ulik Kergon hésitait à répondre. La limite entre la controverse et la dispute était si ténue… Il laissa ses pensées vagabonder pour qu’elles le conduisent jusqu’au point d’où il pourrait répondre. Il tourna la tête vers la magnifique collection de propulseurs en os sculpté qui ornait un mur du bureau. Il connaissait la passion du Docteur Namuk pour la chasse à l’ancienne, même s’il n’avait pas encore eu l’honneur d’être invité à l’une de ses battues au grand cerf. Le mur d’en face était d’ailleurs couvert de trophées, des ramures d’une taille impressionnante qui laissaient imaginer la puissance de la bête qui les avait portées. Ulik était amateur, lui aussi. Les chasses à la lune étaient les plus belles. Il fallait repousser le cerf au sommet d’une éminence pour que sa silhouette se découpe sur la pâleur de la lune naissante, et qu’encerclé par les chasseurs, il s‘incline, hérissé de javelots puissamment fichés dans ses chairs. Alors, à l’unisson, s’élevait le chant de gratitude des chasseurs à leur proie consentante…

Son hypothèse que Cro-Magnon n’avait pas disparu sans laisser d’héritage lui était venue en étudiant des pointes de javelots qu’on attribuait généralement à l’homme de Neander, mais sur lesquelles il avait observé des techniques de taille différentes, plus fines, correspondant aux entailles visibles sur les propulseurs cromagniens. Il y voyait le signe que Cro-Magnon et Neandertal avaient fait plus que fréquenter les mêmes niches écologiques pendant 15 000 ans. Ils avaient collaboré, échangé, appris l’un de l’autre. Pourquoi ne se seraient-ils pas unis ? Et pourquoi leurs unions seraient-elles restés stériles ? C’était là ce que l’Ethique ancestrale affirmait, mais Ulik ne pouvait s’empêcher de remarquer que ces affirmations venaient fort opportunément justifier une ascendance qui faisait remonter l’humanité en droite ligne jusqu’à la Grande Mère retrouvée à Neander, le nombril du monde…

Le Docteur Lorin Namuk attendait patiemment sa réponse. Ulik Kergon adoucit sa voix autant qu’il le pouvait pour marquer sa déférence, et se lança :

-« Ces derniers temps, une question m’a beaucoup préoccupé : pourquoi Cro-Magnon n’a-t-il pas disparu plus tôt et plus vite si son mode de vie était si peu performant ? Nous lui survivons depuis 25 000 ans, mais en Equatorie d’où il est issu, nous avons trouvé des fossiles de plus d’un million d’années. Or, la Grande Mère ne remonte qu’à 50 000 ans… Une autre question me tarabuste, et je m’étonne que nous ne nous la posions jamais : notre Grande Mère, d’où venait-elle ? Ne serait-elle pas sortie elle aussi d’Equatorie qui semble être le berceau de toutes les humanités ?

- Kergon ! Vous allez trop loin !

-Pardonnez mon audace, Madame. Elle est étayée par des découvertes nucléiques encore inédites. Je me propose en effet de les exposer dans une prochaine publication, et je comptais vous réserver la primeur, bien que certains de mes collaborateurs m’aient brûlé la politesse… »

Le jeune homme fut interrompu par un tintement sonore. Le calculateur organique de Lorin Namuk l’avertissait d’un rendez-vous sur le NET. Avec un peu d’embarras, le Docteur Namuk déconnecta vivement son appareil.

- « Je vous en prie, Professeur, continuez.

- J’ai demandé au laboratoire d’analyse nucléique d’étudier la substance primordiale de trois fossiles de Cro-Magnon datés de 60 000 ans. Généralement, on analyse celle des noyaux maternels, mais j’ai demandé qu’on creuse directement dans le grain du noyau. Le matériel a été récupéré, trié et analysé sur ces trois échantillons, et les résultats sont concordants : il apparaît que nous portons en nous, entre 1 et 4% de substance primordiale de Cro-Magnon…»

Le Docteur Namuk avait pâli, à l’évidence ébranlée. Malgré l’intensité du moment, Ulik remarqua les tâches de rousseur que cette soudaine pâleur révélait sur le nez adorablement charnu de son interlocutrice. Il avait maintenant hâte que la conversation s’achève. Il avait dit l’essentiel et il connaissait l’honnêteté intellectuelle de la présidente. Elle n’objecterait rien sans avoir longuement étudié la question avec ses pairs du Cercle d’Ethique. Il hésitait à poursuivre. Elle l’y invita d’un geste.

-« L’âge des trois fossiles, et le lieu de leur découverte, aux confins du Levant et de la Néandrie, laissent à penser que l’union de l’homme de Neander et de Cro-Magnon a eu lieu avant l’apparition de la Grande Mère… Il est donc légitime de penser qu’ils possèdent un ancêtre commun, plus ancien et dont l’origine ne peut être que… l’Equatorie, dont on sait que Cro-Magnon est sorti justement il y a approximativement 90 000 ans. »

Lorin Namuk était blanche comme la neige de novembre. Ulik Kergon avait conscience du coup qu’il venait de lui porter, et de porter à l’Ethique. Tous les fondamentaux qui régissaient la société des hommes de Neander allaient devoir être réexaminés et reformulés en fonction de ces découvertes révolutionnaires. Tous, sauf le premier principe, le plus essentiel, qui pourrait être maintenu malgré la présence d’un faible pourcentage de Cro-Magnon dans la substance des Néandertaliens. Déjà, par le passé, l’Ethique avait dû procéder en profondeur à des révisions de cette importance ; fort heureusement, malgré d’inévitables remous et violents mouvements sociaux, l’humanité avait gardé le cap du meilleur sort commun. Ulik ne voulait pas douter qu’il en soit encore ainsi, une fois absorbé le choc de ses découvertes. Il craignait avant tout pour la sérénité du Docteur Namuk qu’il se désolait de voir si manifestement affectée par ses révélations. C’est pourquoi il fut surpris de voir un sourire réapparaître sur le visage encore pâle de la présidente du Cercle d’Ethique. Lorin Namuk se leva pour lui signifier que l’entretien était terminé et, l’imitant, Ulik attendit tout frémissant le signe qui l’autoriserait à lui présenter l’hommage qu’elle avait sollicité précédemment. Mais Lorin Namuk ne renouvela pas son invitation. Elle raccompagna simplement le jeune homme, le précédent jusqu’à la porte en accentuant le balancement de ses hanches. Là, devant l’air penaud d’Ulik, elle sourit malicieusement en lui tendant la main : « A bientôt, cher professeur, nous aurons l’occasion de nous revoir. D’ici là, j’aimerais vous confier un petit travail : rédigez-moi, voulez-vous, une étude détaillée de ce que serait le monde aujourd’hui si l’homme de Neander avait disparu au profit de Cro-Magnon. Ne tardez pas, j’ai déjà hâte de vous lire ! »