Mal confiance

« Jean-Tou ! Approche mon petit, viens… »

L’air taciturne était de mise parmi les hommes, Jean-Toussaint ne bougea pas un cil. Il conserva les paupières à mi-globe, et les lèvres closes ; il se serait laissé découper les joues au cutter plutôt que d’afficher un sourire. Cumpà, lui, souriait en tendant les bras. De la main, il l’invitait à s’avancer plus vite. Viens, viens. Jean-Tou allongea le pas juste assez pour marquer son obéissance, sans rien perdre de sa réserve. L’effort était énorme pour maîtriser les battements de son cœur et l’élan de gratitude qui gambadait dans sa poitrine comme un cabri à l’approche de la mamelle. « C’est aujourd’hui, bêlait le cabri ; aujourd’hui, c’est le grand jour : Cumpà va faire de moi son fils ; son héritier. »

Depuis 10 ans Jean-Toussaint donnait sans broncher de son temps et de sa personne, loyalement, docilement, aveuglement. Il avait exécuté tous les ordres, livré tous les colis, oublié tous les secrets.

C’est à l’école des bergers, sous la cape de laine, qu’il avait appris à se taire, et à obéir sans questionner : se lever parce que les chèvres appellent, manger du fromage parce qu’il y en a, suivre les bêtes au fleuve quand il fait chaud, se coucher parce qu’il fait nuit… Il n’avait jamais rien refusé, rien demandé ni même rien désiré, incapable d’imaginer ce qu’il ne voyait pas ou ne connaissait pas déjà. Il se satisfaisait de recommencer les mêmes gestes, de regarder le même horizon, et il n’aurait pas quitté sa bergerie si son père ne l’avait pas donné à Cumpà en remerciement d’un service rendu. Jean-Toussaint n’avait jamais demandé lequel.

Il avait donné sa cape à sa sœur, flatté un peu l’échine de son chien, tendu son front aux lèvres sèches de sa mère, et il avait suivi son père chez Cumpà.

La vie en ville l’avait d’abord ébranlé ; la variété des impressions et des émotions qu’elle lui donnait dépassait ces capacités d’assimilation, et il de réfugiait le plus souvent possible sur la plage où le roulement monotone des vagues l’apaisait. Et puis sa jeunesse, et la flexibilité de son caractère l’avait fait s’accommoder de la fébrilité urbaine. Il avait posé ses repères dans les ruelles du port, et les cafés de la place. Il avait appris les règles des hommes, et désormais parlait, buvait, fumait, criait, défouraillait comme les autres. La seule chose qu’il ne faisait, c’était de monter avec les filles des caboulots. S’il était resté au village, il aurait épousé une gardienne de chèvres à la peau tannée et aux cheveux de crin, qui aurait senti le brocciu, comme sa mère et sa sœur, et il lui aurait fait des petits sans même savoir comment. Mais la ville lui avait décrotté le goût, et même un peu trop. Celle qu’il voulait, la seule qu’il voulait, c’était Camille, la fille de Cumpà.

Il ne la voyait que de loin en loin, Cumpà ne la laissait pas en compagnie des hommes Jean-Toussaint ne le regrettait pas, il aurait détesté la voir virevolter en riant autour de ses compagnons, comme les filles des bars. Il aimait ses grands yeux et son sourire grave, ses cheveux noirs et brillants, et ses dents blanches comme le lait. Il ne pouvait s’empêcher de rougir en croisant son regard. Du coin de l’œil, il captait alors des coups de coudes et des rires sous cape. Tout le monde trouvait ça drôle : Jean-Tou et Camille ! La princesse et le berger !

Mais la princesse lui souriait, et Cumpà ne la rappelait pas à l’ordre comme lorsqu’il la voyait parler avec Mario ou pouffer dans sa main à une blague de Pascual. Dans sa poitrine, Jean-Toussaint sentait son cœur courir la montagne et sauter les ravines, comme un cabri qui entend sa mère le rappeler près d’elle.

« Jean-Tou, viens ici mon petit, viens. Ecoute un peu. Tu sais que j’ai confiance en toi, tu es comme un fils pour moi. Je remettrai ma vie entre tes mains, mais aujourd’hui, je vais te confier plus que ma vie ; je vais te confier mon honneur, mes yeux : le bonheur de ma fille. Tu iras dans la famille, en Balagne ; j’ai prévenu, on t’attend. Tu te rendras chez mon cousin Charles ; tu le connais, on a fait des affaires ensemble, tu t’en souviens ?… Il a  un fils, Pierre, un bon garçon, sérieux, qui a fait des études sur le continent et qui attend un poste à la préfecture de police… Il fera un bon mari pour Camille ; je lui en ai parlé, elle est d’accord. Alors, tu vas allez, mon Jean-Tou, et tu va lui ramener son fiancé… »