ça blast au Balto !

Sur le bureau de métal gris, le téléphone rua comme un taureau furieux. « Nelson Parks à l’appareil.

- Yankee? C’est Bouchon. Rappliquez fissa au Balto, avenue d’Italie. Il est là, avec un sac de sport plein comme un œuf. »

- Ok, on arrive. »

Parks raccrocha le combiné de bakélite. En face de lui, Tino Venturi cogna d’un poing satisfait sur le bureau sonore. À part la couleur, les deux hommes se ressemblaient comme deux frères. Ils s’étaient connus quelques années plus tôt, dans une salle de boxe où Venturi travaillait son titre de champion de France poids léger 1968. Nelson Parks, tout juste débarqué de son Detroit natal, venait pour taper dans du dur, histoire de ne pas oublier la langue des Black Panthers. Si ça n’avait tenu qu’à lui, il ne se serait pas mis aux langues étrangères ; c’est le FBI qui l’avait poussé à voir du pays…

Venturi s’était tout de suite moqué de son jeu de jambes et l’avait surnommé « Yankee », mais Parks lui avait cloué le bec d’un point à la ligne bien senti. Venturi ne lui en avait pas tenu rigueur. Ils étaient devenus potes. Depuis, Parks faisait appel à lui quand les circonstances l’exigeaient.

Et cette histoire de dingo qui se trimballait avec une bombe l’exigeait. Le client de Parks, un patron de bistrot en délicatesse avec la police, lui avait filé cinquante billets pour en être débarrassé ; il n’avait pas l’intention de payer une dette déjà réglée selon lui. Vrai ou pas, c’était pas son problème à Parks. « Qui paye, commande », il ne cherchait pas plus loin. En arrivant en France, il avait cru recommencer à zéro, mais ici aussi on lui avait servi du négro à toutes les sauces. Même les minettes… Pourtant, il avait espéré qu’en France, au moins, il se lèverait des blondes ; son oncle, qui avait été GI en 44, gardait un souvenir ému des petites Françaises. Autres temps, autres mœurs, sans doute, car avec les Blanches, lui, il avait toujours dû payer. Quant au boulot… Cette affaire de chantage à la bombe était plus groovy que son fond de commerce habituel. Le plus souvent, il filait des infidèles, ou il prêtait son faciès aux recouvreurs de créances… Rien de très palpitant, mais au moins, il se faisait oublier du FBI. Et le soir, en boîte, il soignait sa morosité en emballant des sisters sur la soul de Marvin Gaye ou des Temptations.

En deux temps trois mouvements, il avait repéré le quartier où le zig à la bombe avait ses habitudes, et il avait briefé Bouchon. Il avait pas inventé l’eau tiède, Bouchon, mais pour pister un type voyant comme néon, y’avait pas besoin. Et Venturi serait là pour l’aider à serrer James Bomb.

C’était l’heure de l’apéro, le Bilto avait fait le plein. Dans le brouhaha enfumé d’où émergeait les guitares wah-wah de « Shaft», le garçon servait des Kyr et des 51. Un grand échalas sanglé dans un imper mastic claqua des doigts : «  Un autre gin, please ! » ça faisait quelques jours qu’il était là tous les soirs : il arrivait un peu avant le rush, dégainait son journal et braillait : « Un gin, please ! » Le Ricain, qu’on l’appelait ; un comique… Ce soir, il avait l’air d’avoir à la bonne les deux balèzes à la table voisine, un Noir et un Blanc, qui venaient d‘arriver et qui semblaient pas trop au diapason. Des Viandox, qu’ils avaient commandé ; c’était pas tous les jours qu’il en servait à l’apéro… Malgré leurs trognes pas jouasses, le Ricain insistait ; il avait le gin gai, faut croire.

-« Alors, les gars, qu’est-ce que vous prenez ! Allez quoi, buvez un coup, je vais pas trinquer tout seul…» Tony-Truand l’avait rencardé sur une pouliche, Spectacular Bid, et il avait misé tout ce qu’il avait. Si tout se passait comme prévu, il se paierait bientôt une grosse cylindrée, une Cadillac, avec une belle poupée à l’intérieur. Et alors bye bye la France ! Hello la Californie ! Il aurait bien voulu fêter ça avec quelqu’un. Mais les types d’à-côté, l’air renfrogné, avaient décliné l’invitation. Tant pis. La course de Spectacular Bid commençait dans cinq minutes. Pas question de la louper… La tête dans son sac de sport, il fourgonnait à la recherche du transistor qu’il trimballait partout, un Radiola portatif. Bon sang, qu’est-ce qu’il en avait fait ? Il allait finir par rater le départ…

Dans un fracas de tables et de chaises renversées, il fut propulsé au sol. Une main lui écrasait la tête tandis qu’on lui déboîtait l’épaule en lui tordant le bras dans le dos. Ses genoux craquèrent sous le poids d’un type à califourchon. C’était quoi ce boxon ?! Une entourloupe de Tony ?!

« Le sac est vide, Yankee !  Allez, allez, tout le monde dehors, rapido, si vous ne voulez pas finir en confettis ! »

« Elle est où la bombe ? Hein, elle est où ? Réponds ou je t’arrache une patte, espèce de cafard ! » Parks gueulait à l’oreille du Ricain. Le type tenta de gargouiller quelque chose à travers le sang qui lui emplissait la bouche. Parks relâcha la pression. « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est pas une bombe, c’est une radio ! 

-Ah Ah Ah. Très marrant.»

La douleur arracha un cri au Ricain tandis que d’une main autour du cou, Parks le remettait sur ses pieds: « Et ça, c’est quoi ? Une bise ?» Il lui décocha une droite de professionnel.

Le Ricain n’eut pas le loisir de tomber dans les pommes : une déflagration assourdissante ébranla le Bilto. Ceux qui se trouvaient encore là giclaient dans tous les sens, comme des balles rebondissantes.

De l’autre côté de l’avenue d’Italie, le Balto venait de sauter.