Chemin faisant

Au rythme déhanché de la jument, le chemineau mène sa roulotte à travers le plateau cerné de ronds sommets. En ce lieu, pour les yeux, tout n’est que courbe et suavité : courbes les collines, et doux les bois qui moutonnent, courbes le chemin qui poudroie et la croupe alezane.

La barbe jaunissante des foins exhale des odeurs d’été et de terre assoiffée. Le croquant des tiges rousses tente la jument qui tend les dents vers les touffes. Dans le silence crissant de chaleur, des cris soudains inquiètent l’animal… Ils sont deux, au loin, dans un champ, vaste comme une steppe. L’homme les regarde s’affairer dans le foin d’une botte oubliée, avec une ampleur de corps que rien n’entrave ; deux homoncules dans l’immensité de la terre et du ciel qui équitablement se partagent ce coin d’univers.

Le ciel blanc à l’horizon diffuse un camaïeu qui bleuit au zénith. L’œil peine à embrasser tout cet azur. Des traînées vaporeuses laissées par le passage des avions dessinent au mitan de la voûte le tracé insolite d’un losange. En se dissipant les traces se fondent dans le voile léger des cirrus qui, même ainsi épaissis, ne protègent pas des ardeurs du soleil. La lumière s’abat, implacable. Dans la roulotte, la chaleur suffocante minéralise le corps du vieux solitaire. Sur ce plateau roussi par le soleil, les homme ne sont jamais que de passage. La montagne ne leur laisse pas oublier qu’ils ne sont que ses hôtes éphémères, même s’ils croient lire dans son immuabilité le signe de leur propre éternité. Le vagabond, lui, n’a pas cette vanité.