Le fruit de ses entrailles - 3

« Réponds à ton père, sorcière ! sale femelle ! Qui est-ce ? A quelle ordure tu t’es donnée, que j’aille laver notre honte dans son sang ? »

Lucia tremble sous les insultes de son frère. La colère la dispute à l’humiliation. Elle ne répond pas. Mais elle relève la tête et plante son regard dans les yeux furieux de son aîné qui fait mine de la frapper.

« Mighè, ça suffit  ! » La voix du père a claqué comme un fouet. Plus doucement, il reprend : « Lucia, ne pousse pas ma patience à bout... Qui est le père de cet enfant ? »

Réchauffée par la tendresse de son père, la rage de Lucia fond en désespoir. Elle pleure. Interminablement. Son corps condamné, comme l’enfant qui pousse en elle. «  C’est Monsieur le curé… »

 

Du haut du séchoir à châtaignes où sa mère l’a enfermée, Lucia observe par les claies du plancher la préparation du dîner, juste en dessous, dans la cuisine où crépite le feu allumé au milieu de la pièce. Les yeux piquants de fumée, elle regarde la scène familière, comme si elle la voyait pour la première fois : le trépied planté dans la terre crue du foyer, le chaudron où mijote la soupe, le banc-coffre où s’assiéront les hommes tout à l’heure…

Elle ne fait déjà plus partie de ce monde.

Dans la salle noircie de suie séculaire, le soir allonge ses ombres. Sa mère prépare la lampe à pétrole qu’elle n’allumera que lorsque la nuit et les braises finissantes auront rendu l’obscurité impénétrable. Lucia serre sa cape de feutre autour d’elle. Elle frissonne en pensant à la nuit qui s’avance, dans le séchoir où siffle le vent de novembre.

Des pas dans l’escalier. Les hommes entrent dans la cuisine. Le père va se laver les mains à l’évier de pierre, les frères se réchauffent les mains au fucone en attendant qu'il ait fini. Lorsque le père est assis entre ses deux fils, la mère lui sert la soupe dans un bol de terre cuite, une soupe épaisse, trempée de pain, dans laquelle elle plante une cuillère. Elle sert ensuite ses fils, d’abord Mighè, puis Vincent, le cadet. Maintenant qu’ils mangent tous les trois, elle s’accroupit sur un petit banc, près du feu qu’elle alimente tout en avalant rapidement sa soupe. De l’autre côté du foyer, aux pieds de Vincent, la chaise basse de Lucia est restée vide. Un peu plus tôt, la mère, sans un mot, lui a monté un bol de soupe et un quignon de pain. Lucia n’y a pas touché. Les souris, prestement, s’en sont emparé.

La mère dessert les bols, et ramène une miche de pain, quatre morceaux de fromage et quatre figues sèches. Lucia sait qu’ils n’échangeront pas un mot avant que son père n’ait essuyé et rangé son couteau dans la poche de son gilet.

Il est allé au presbytère.

Elle attend, l’estomac noué, d’apprendre ce qui s’est dit. Quel que soit le sort qu’on lui réserve, elle sait qu’elle devra quitter sa maison natale, abandonner son village ; oublier sa famille, oublier les ruelles et les maisons familières, les châtaigniers et les montagnes ; jusqu’aux pierres, jusqu’aux ronces des chemins. Elle retient ses larmes en imaginant le lieu lointain de sa relégation, et l’homme hargneux ou débauché qui consentira à la prendre pour femme et à donner un nom à son bâtard. Ce que sera la vie de ce pauvre petit, elle l’imagine trop bien… L’enfant la fixe de ses yeux tristes.

Elle s’affaisse, secouée de sanglots.