Le fruit de ses entrailles - 4

« Alors, qu’est-ce qu’il a dit ? »

Mighè a rompu le silence. Le père n’aime pas l’impertinence. Il répondra quand il le décidera ; pour l’instant, il roule une cigarette. D’un air absorbé ; en repensant à sa visite.

Il est allé au presbytère. Il a parlé au curé…

L’homme a pâli, livide comme un mort, en le voyant entrer. Il s’est levé de toute sa carrure, la narine frémissante, le menton en avant… Un instant, le père a cru qu’ils se battraient ; une bouffée de haine l’avait envahi, le préparant au combat… « En compagnie, même le curé prend femme. » Le dicton le disait bien, ce n’était qu’un homme après tout. Ah lui écraser son poing sur la figure, lui faire baisser les yeux… Mais l’homme semblait avoir fondu sur place, et le père n’avait plus devant lui qu’une soutane hypocrite l’invitant à s’asseoir. Le souffle court d’avoir contenu sa fureur, le père avait fini par parler, sans mâcher ses mots : sa fille souillée, grosse de ses œuvres. Condamnée puisqu’il était impossible de réparer. Alors lui, le curé, qu’est-ce qu’il en disait ?

Le prêtre avait affiché une mine scandalisée. Comment osait-il ? Porter de telles accusations sur un homme d’église ! Mauvais chrétien qui accordait plus de foi à une pécheresse qu’à son pasteur ! Si Lucia avait forniqué, elle pouvait aussi bien mentir ! D’ailleurs, elle mentait ! Un prêtre, trahir son serment ?! Et pour quoi ? Pour une étreinte furtive un jour de fête ! Pour qui se prenait-il pour oser proférer de telles ignominies ?!

« Je pourrais vous faire payer cher vos diffamations ! Mais le scandale éclabousse tous ceux qu’il touche... Alors, oublions cela : vous ne m’avez rien dit, et je n’ai rien entendu. Rentrez mettre de l’ordre dans votre maison et cherchez un mari à votre fille. Nous la marierons au plus vite et personne ne saura rien de sa faute, je vous le promets… »

Sous le regard fixe du père, le curé avait rentré le menton et son regard avait coulé sur le côté, vers la ceinture du père d’où dépassait la crosse d’un pistolet et où, lentement, le père avait porté la main. Tuer un prêtre était un péché grave qui lui vaudrait sans doute d’aller en enfer, mais il ne reculerait pas : « Comment savez-vous que cela s’est passé un jour de fête ? »

Le prêtre s’était affalé sur sa chaise, comme une outre vide. Il s’était pris la tête entre les mains ; le père l’avait entendu réciter à voix basse le Confiteor. Le mépris et la haine que lui inspirait l’homme en soutane lui remplissaient la bouche d’une bile amère. Des mensonges et des prières, c’est tout ce qu’il avait à dire ? Il aurait mieux fait de les faire le jour de la Saint-Roch, ses prières, et de demander à Dieu, ou au diable, de lui couper la queue…. Mais ce que ni Dieu ni Diable n’avait fait, lui, il ne lui coûterait pas de le faire.

« Écoutez… » Le curé semblait abattu. Il avait perdu son arrogance. « Je vais faire tout mon possible pour réparer. Je connais la supérieure du couvent des Franciscaines. Elle acceptera d’accueillir Lucia, je m’en porte garant. Et l’enfant… l’enfant, eh bien, il sera confié à l’orphelinat de l’ordre. Plus tard, on l’enverra au petit séminaire et s’il a la vocation… Je peux me mettre en route dès demain matin. Si vous êtes d’accord… »