Le fruit de ses entrailles - 5

« Lucia entrera au couvent des Franciscaines la semaine prochaine. Et l’enfant ira à l’orphelinat. » Le ton du père est sans appel.

Les yeux au ciel, la mère marmonne des remerciements au Bon Dieu et à son serviteur

-Ah Monsieur le curé est un saint homme ! Je savais qu’il ne nous abandonnerait pas… »

-Tais-toi, bigote imbécile ! Un saint homme ?!… »

Le couvent. Lucia sait que celles qui y entrent n’en sortent jamais. Toute sa vie enfermée, dans le murmure des voiles. Jamais plus elle ne courra la montagne derrière ses chèvres, ne s’assiéra au sommet d’un rocher pour s’offrir au soleil et au vent, ne trempera ses pieds nus dans la rivière… Interdits ces plaisirs minuscules. Et on lui retirera son enfant, elle ne saura jamais plus rien de lui. Elle survivra morte. Au plaisir, à la joie, morte à tout sauf au châtiment.

Les frères n’ont rien dit, mais la satisfaction de Mighè se lit sur son visage. Le silence de Vincent s’est fait plus profond. Il connaît sa sœur ; elle est comme les bêtes de son troupeau. Combien de fois a-t-il grimpé avec elle… Sous l’implacable blancheur du soleil qui noircit les montagnes, dans la chaleur qui fait danser l’air devant soi, dans le silence bruissant de leurs seules présences, il l’a vue, immobile et droite, des heures durant, laisser le soleil la dissoudre en d’infimes particules qu’emportait le vent.

Elle ne survivra pas au couvent.