Le fruit de ses entrailles - 6

Le  jour n’est pas encore levé, mais l’horizon blanchit déjà. Vincent s’approche à pas de loup du lit de ses parents. Sur la table de chevet, il prend la grosse clé de la porte d’en bas, puis toujours sans un bruit, il monte au séchoir. Il secoue par l’épaule sa sœur enroulée dans sa cape, sur un tas de châtaignes. Elle s’éveille en poussant un cri qu’il étouffe de la main. « Chut ! Viens. Suis-moi. »

Ils descendent jusqu’au rez-de-chaussée en évitant les marches qui craquent et les lames disjointes qui couinent au passage ; comme dans leur enfance, quand ils jouaient des tours à Mighè, quand ils volaient sous son oreiller le sucre qu’il y cachait, et glissaient à sa place de petits cailloux blancs. Vincent fait tourner la grosse clé dans la serrure. « Monte aux alpages. Demain, je t’apporterai du pain et des couvertures. Chut, tais-toi. File ! »

Les yeux pleins de larmes, Lucia le regarde longuement. À demain, mon frère… Elle enfile ses galoches, serre sa cape autour d’elle et s’élance en courant.

Elle laisse derrière elle le village encore endormi, et gravit le chemin qui mène aux bergeries d’été. La lueur du petit matin est suffisante, et elle connaît chaque pierre. Elle marche vite ; jusqu’après la source, on pourrait la voir du village où bientôt les premiers volets s’ouvriront. Sans un regard, elle dépasse la source ; le soleil rougit déjà les crêtes au levant. Le village disparaît derrière les flancs de schistes. Elle grimpe vite, à peine essoufflée malgré son ventre, coupe par la châtaigneraie centenaire, écrasant les bogues vides sous ses pas. Le chemin maintenant s’éclaircit, les châtaigniers laissent place aux aulnes poisseux qui annoncent la rivière. Elle fait une halte sur le rocher presque bleu où elle aime s’asseoir et manger un morceau, en regardant la mer qu’on distingue par temps clair. Le soleil n’a pas encore dissipé la brume matinale, mais elle s’assoit tout de même sur la pierre froide, et se tourne vers la plaine. Des corbeaux croassent en tournoyant à l’aplomb de la rivière. Une bête morte sans doute, peut-être un renard ; il faudrait descendre voir, pour éviter de contaminer le courant. On entend gronder la rivière, cinquante mètres plus bas. L’eau est haute en hiver, et se rue sur les rochers qui entravent sa course. L’eau est haute, et les rochers coupants… Elle frissonne. Le soleil de novembre ne la réchauffe pas… Demain, Vincent lui apportera des couvertures, et du pain… L’hiver sera long. Combien de temps tiendra-t-elle, seule, dans la montagne ? Et quand son fils naîtra, qui l’aidera ? L’été prochain, les bergers remonteront : où fuira-t-elle alors ? Où trouvera-t-elle refuge avec son petit?