Le fruit de ses entrailles - 7

Elle se remet en route vers les sommets, le corps ankylosé par la halte et le froid mordant du matin. Dans le ciel pâle, le soleil brille comme un cristal. Lucia se réchauffe en imaginant son petit, blotti au chaud dans son ventre. Il faudra qu’elle l’aime, il n’aura qu’elle. Qu’elle et Dieu dont il est un peu le fils… Depuis toujours, Lucia aime Dieu comme on aime un amant. C’est à lui qu’elle s’est donnée près de la source. Mais elle ne veut pas être une des épouses du Christ qui prient dans leurs cellules étroites. Elle veut aller Le retrouver dans le soleil cuisant, le vent parfumé, la pierre chaude, l’écorce de l’arbre et le jus des baies mûres, dans la douceur de la chair d’un homme ou d’un enfant. Est-ce qu’elle est folle ? Sa mère le lui a souvent dit, comme elle lui avait prédit sa disgrâce. Sa mère connaît bien le cœur des hommes, et leur loi, et ce qui s’y cache de peur et d’envie. À cette heure-ci, elle a dû s’apercevoir de sa fuite ; elle doit gémir, les bras au ciel, sur le malheur d’avoir une fille. Demain, Vincent viendra, il fera attention à ne pas être suivi… Tant qu’il ne sera pas marié, il veillera sur elle. Tant qu’il ne sera pas marié… Il lui construira une cabane de pierres sèches et de fougères, il lui apportera deux poules, un coq, une chèvre pleine ; il lui bêchera un petit jardin… Elle y vivra avec son fils, cachée du monde. En grandissant, elle montrera à son fils les plantes, les fruits et les racines qui se mangent, elle lui apprendra à poser des pièges pour les oiseaux. Avec Vincent, il ira chasser. Oui, ils pourront être heureux. Un instant, le bonheur l’étreint comme une angoisse. Son cœur cogne dans sa poitrine et dans son ventre. De petits coups qui lui arrachent un cri… Elle inspire profondément l’air qui sent la neige et l’eau glacée. Les larmes lui montent aux yeux, et des frissons la parcourent. Oui, son fils vient de le lui dire : ils seront heureux…

Par précaution, Lucia quitte le chemin tracé par les bergers et qui pique tout droit vers le plateau ; du village, on apercevrait sa silhouette et l’on aurait tôt fait de l’identifier. Elle s’engage sur un raidillon qui longe le ravin, au-dessus de la rivière bouillonnante dont le souffle froid monte jusqu’à elle. Le sentier est envahi de rejets d’arbres et de ronces. Il serpente sous un treillis de branches. Elle y est à l’abri. On ne l’apercevra pas avant qu’elle débouche sur le replat où jaillit la rivière, et elle attendra la fin du jour pour cela. Ensuite, elle gagnera une bergerie et y passera la nuit ; à la chaleur d’un feu si elle trouve du bois sec.

En été, ce chemin est d’une fraîcheur accueillante, mais en cette saison, il baigne dans une pénombre humide. La terre est grasse et collante ; de petites pierres s’incrustent dans les rainures des semelles. Lucia doit interrompre sa marche pour les gratter sur la souche d’un arbre. Sur l’une d’elles, elle trouve un champignon d’amadou qu’elle ramasse. Une fois battu et filé, il sera une belle réserve pour allumer son feu ; il faudra qu’elle demande à Vincent de lui apporter une pierre à briquet ; du silex, elle en trouvera facilement. Les lueurs glauques du sous-bois l’oppressent, les rugissements de la rivière l’effraient. Elle presse le pas autant que le lui permet le terrain accidenté, encombré d’éboulis et d’ornières. Elle a hâte de retrouver l’immensité du ciel et les sommets scintillants de neige. Parfois une trouée dans la végétation lui permet d’apercevoir l’amont de la vallée. Elle s’arrête, souffle un peu. Elle contemple avec un plaisir mêlé de crainte la vallée encaissée et ses flancs ravinés par les eaux millénaires ; elle écoute gronder les flots au fond du gouffre. Comme l’aile tranchante d’une buse dans le ciel, l’idée la traverse que sa place est ici ; plus que partout ailleurs, plus que dans la société des hommes. Ici dans ces lieux déserts, même sur ce versant inhospitalier, où elle pourrait demeurer pour l’éternité ; se fondre dans l’eau écumante comme elle aime à se fondre dans les vapeurs du soleil… Un nouveau petit coup de pied la fait tressaillir et reprendre sa marche. Son fils aimera-t-il la solitude de leur vie ? Il n’aura qu’elle, et elle n’aura que lui, jusqu’à ce qu’une femme le lui prenne. Ensuite elle restera seule…