Le fruit de ses entrailles - 8

La pente se fait plus raide et boueuse sous ses pieds. Elle glisse en arrière, et se rattrape aux branches d’un buisson. Le passage est difficile, étroit ; elle avance avec précaution, assure ses enjambées sur les pierres saillantes, se hisse à l’aide des branchages pendants. L’été, pieds nus, elle monterait comme une chèvre, en sautant d’une pierre à l’autre ; là, ses godillots l’alourdissent et rendent son pas incertain. Son cœur bat vite sous l’effort, et la peur. Si elle tombait et se blessait là, sur ce sentier, personne ne la trouverait. Vincent la chercherait plutôt dans les environs des bergeries, il n’aurait pas l’idée de prendre ce chemin impraticable. Aux beaux jours, un berger à la recherche d’une bête égarée buterait sur son cadavre… Son fils mourrait-il en même temps qu’elle ou après ? L’idée de le savoir seul, dans un corps absent la fait frémir à nouveau… Allons, elle doit concentrer ses idées sur la meilleure façon de traverser une passe rocailleuse, une sorte de col derrière lequel le chemin descend. Elle cherche les meilleures prises et grimpe à quatre pattes pour garder l’équilibre. Même à cet instant, rampant dans la boue et le froid, elle ne regrette pas l’initiative de Vincent. Jamais elle n’aurait supporté de vivre entre les hauts murs d’un couvent, Jamais elle n’aurait pu se laisser arracher son enfant. Ils connaîtront des nuits glaciales et des jours sans pain, on leur jettera des pierres et des insultes, mais ils seront deux. Un jour peut-être lorsque son fils sera assez grand pour entreprendre le voyage, ils passeront au-delà des monts. Dans un village où l’on ne la connaît pas, elle s’installera comme veuve. Elle travaillera, et son fils ira à l’école, il étudiera, il deviendra savant, instituteur peut-être, et ce sera à lui alors de veiller sur elle. S’il le veut, ils partiront. Ils iront à la ville. Elle renoncera à ses montagnes… Elle se redresse au sommet pour reprendre son souffle. De cet à-pic, la vue est une récompense : on aperçoit le cours de la rivière, depuis le petit lac d’où elle se jette en cascade, dans son lit tout fumant, pour devenir torrent, cascadant encore de rocher en rocher, gagnant de la vitesse, emportée dans une course éperdue qui ne la conduira qu’à sa perte, à la mer.

Sur l’autre rive du ravin, freinant d’un ample battement d’aile, une buse vient de se poser et tourne vers Lucia un regard sévère. Embarrassée par le rapace qui ne la quitte pas des yeux, Lucia se remet en route, plantant prudemment les talons dans le tapis de boue et de caillasses qui se déroule sur toute la largeur d’un pan de montagne éboulé. Le flanc est fendu comme une blessure. De la terre à nu pendent des racines arrachées. Lucia progresse lentement. Parfois une pierre roule sous son pied, un instant elle perd l’équilibre, le retrouve en s’inclinant, marche en s’appuyant de la main à la pente. Cette portion de chemin est heureusement à découvert, le soleil froid de novembre éclaire ses pas. Soudain un piaulement. La buse a pris son envol.

D’un coup d’aile, elle traverse la gorge étroite. Lucia sent dans ses cheveux le vent de son vol, la griffe de ses serres ; elle lance ses bras pour chasser l’oiseau, trébuche, dérape, tombe, glisse entraînant avec elle un courant de cailloux qui, arrachés à la glaise, se précipitent vertigineusement vers le vide. Lucia lutte, roule sur le ventre, s’agrippe de tous ses ongles à la terre… Les pierres rebondissent, cognent et entaillent son front, son dos, ses jambes découvertes. Elles charrient Lucia au bord du précipice, dans un crépitement métallique qui se mêle au vacarme sourd du torrent.

Lucia a cessé de se débattre. Le gouffre s’ouvre sous elle, l’aspire d’une succion glacée. L’eau blanche sera son linceul, la mer, son tombeau. Elle s’en remet à Dieu. Dans les secondes qui lui restent à vivre, Lucia connaît encore l’ivresse. La chute, un arrachement de l’âme… Elle hurle. Vincent, son père, Carles, sa mère accourent et l’entourent, tournoient autour d’elle dans la poussière d’eau. Dans un claquement de chair battue, elle s’abat sur le lit du fleuve ; son flanc s’ouvre, expulse son fruit. Roulé, brassé par le courant, son corps dévale vers la mer, entraînant avec lui l’enfant au bout de son cordon.