Le fruit de ses entrailles - 1

Le père a levé sur elle une main calleuse, brune et striée de noir là où dans les plis la terre ne s’en va plus. Il l’a laissée retomber lourdement, comme il fait tout, seller sa mule et la charger, bêcher les pierres et labourer, comme il s’asseoit, saisit et coupe le pain, et comme il marche, obligeant de petites vies tenaces à ployer sous ses semelles cloutées.

Le coup a projeté Lucia contre le mur de pierres sèches.

« Qu’est-ce que tu as fait, malheureuse ? Comment as-tu pu nous faire ça ?!  Toi, ma fille ? »

À chaque question, la main s’abat sur Lucia, recroquevillée sur le plancher de châtaigner. Elle ne dit rien, ne pleure pas, ne se défend pas. Essaie seulement de protéger son ventre.

Son père est accablé, malgré la colère. Il ne voudrait plus frapper. Sa fille, la prunelle de ses yeux… Mais dans un coin de la pièce, la mère veille, noire comme la justice. Dans l’ombre du foulard rabattu sur son front, ses yeux flamboient. Elle crache : «  Tu ne mérites même pas la main qui te frappe, traînée, putain dégoûtante ! Est-ce que je ne t’ai pas appris les bonnes manières ? Combien de fois t’ai-je interdit de courir la campagne comme un garçon ! Ah j’aurais dû t’enfermer… Voilà où mène l’indulgence, la confiance ! Au malheur, au déshonneur ! Oh si je ne me retenais pas… ! Je te ferais rentrer sous terre ! O pauvre de moi ! O malheur des mères! O ingratitude des filles trop gâtées ! »

D’un mot bref, le père fait taire les lamentations de sa femme qui continue de geindre, bouche close. Le père a laissé retomber ses mains le long de son pantalon de velours : « Qui est le père de l’enfant ? Dis‑moi son nom. J’irai discuter avec son père, et l’on vous mariera après Noël. Si on se met d’accord sans tarder, on n’aura peut-être même pas besoin de mettre Monsieur le curé dans le secret. Allons, réponds ! »

Lucia a rougi violemment. L’afflux de sang au visage est si fort que les larmes qu’elle n’a pas versées lui montent aux yeux. Des images impudiques la parcourent comme une onde. Des mains douces, une bouche sucrée. Une peau de lait, une robe noire… Comment pourrait-elle raconter cela… ? La chair était tendre. Elle se tendait, la cherchait. La chair était brûlante. Elle sentait l’encens et la fleur de noisetier… Sous son dos, du foin écrasé. Au ciel, le soleil. Qui l’écrasait lui aussi ; la pénétrait, attisait le feu qui coulait de son ventre. Rouge, le sang, noire la robe…

A suivre...