Le fruit de ses entrailles - 2

Lucia garde les yeux baissés sur ce jour d’été, juste après la fête. La procession avait tourné lentement autour de l’église, les femmes d’abord, derrière le curé, noir troupeau derrière son berger ; puis les hommes, alourdis par le poids de Saint Roch que les quatre premiers portaient sur leurs épaules. La voix forte du prêtre lançait le cantique que les femmes reprenaient en chœur. Le chant sinuait jusqu’aux hommes : de leurs poitrines profondes montait une élégie.

Lucia avait frémi sous le souffle de cette ferveur. Elle en connaissait la force, la même qui gonflait son cœur. Les hommes chantaient haut, les femmes psalmodiaient à mi-voix, et Lucia s'étranglait sous l’effort de parler bas. Son cœur voulait s'élever comme le chant des hommes, en une offrande troublée où se mêlait l’amour du Ciel et l’exaltation des sens. D’un chuchotement sec, sa mère avait brisé son élan. Qui était-elle pour lever ce visage de sainte illuminée ?

La procession était entrée dans l’église, portée par l’élan vibrant des ténors. Lucia luttait contre l’émotion qui lui serrait la gorge et bouleversait ses entrailles. Le chœur démultiplié par l’écho faisait trembler ses membres et brûler ses reins d’une chaleur qui lui faisait honte. Dans l’ombre de la chapelle, elle avait rougi de son sexe humide, des tressaillements de son ventre. Elle avait rougi en s’abandonnant à la jouissance de ce désir, à cette vie secrète et sauvage qui soufflait sur le feu de son âme et repoussait l’ombre autour d’elle.

Plus tard dans l’après-midi, du fond du chemin, elle l’avait vu qui s’en venait, les manches relevées, se rafraîchir à la source où elle remplissait sa cruche. Elle avait ralenti ses gestes, lui laissant le temps d’arriver. Il l’avait saluée en déboutonnant son col pour boire sans le mouiller. Lucia s’était écartée, les yeux baissés. La peau était blanche et fine entre les pans entrouverts… Les avant-bras lisses comme le lait, bleutés de veines… De la chemise montaient des odeurs de mâle et d’encens, et en Lucia  résonnait le chant des hommes…