Interrogatoire

Malgré le détour qu’il fit faire à son chauffeur pour déposer Pierre chez lui, le commissaire Vesperini arriva avant Mosconi, dans la cour du 38 quai des Orfèvres ; Mosconi, dit le Capitaine aimait bien se faire attendre.
Il règnait sur les trottoirs et les cabarets de Montmartre depuis une dizaine d’année. Dès son arrivée dans la capitale,  ses yeux de braise et ses poings d’acier avait mis les filles à ses pieds, et leurs marlous au tapis. En 40, sa position dominante et son caractère jovial, l’avait rendu sympathique aux nouveaux maîtres du pays qui venaient chez lui jouir des plaisirs de Paris et de ses petites femmes, en compagnie de vedettes de la chanson ou du cinéma, de magnats de la presse, et de caïds du Milieu. Au Dante, au Chantilly, à l’Heure bleue, la guerre perdait toute réalité. On festoyait au Champagne, au caviar, foie gras, gibier, alcool, fruits exotiques, Havanes, cocaïne… Les gérants avaient d’excellents fournisseurs; on trouvait de tout dans les bureaux de la Carlingue, au 93 rue Lauriston. Ces magasins étaient destinés aux soldats de la Wehrmach, mais les gestapistes se laissaient convaincre...
Le commissaire Vesperini n’approuvait pas tant de lucre et de luxure. Mais il était toujours loyal avec ses compatriotes, et eux, au moins, ne pouvaient pas être soupçonnés de frayer avec les ennemis intérieurs. En revanche, il n’avait pas de sympathie pour les chefs de la Carlingue, Bonny et Lafont. Le premier était un ancien de la « grande maison », révoqué pour corruption, et le second, un truand sauvé in extremis de la prison par ses amitiés au sein de l’Abwher. En d’autres temps, il les aurait traqués sans relâche, mais aujourd’hui, ses ennemis étaient les métèques et les communistes. Et les gestapistes mettaient tout leur entregent au service des bons Français ; à charge de revanche évidemment… Les hommes de la rue Lauriston prenaient leur part sur le butin des Juifs et autres déviants qu’ils contribuaient à faire arrêter et dont les biens garnissaient leurs dépôts. Et si on le leur demandait, ils ne rechignaient pas prête main forte pour leur faire cracher le morceau. Ils étaient même toujours partants.
Le commissaire n’aimait pas avoir affaire avec eux. Il préférait faire appel à Mosconi et à ses gars, tous des hommes qui gardaient la tête froide, fiables, efficaces. En deux cinq sept, ils vous arrachaient des aveux complets. Vesperini les appelait quand il avait besoin d’aller vite, ou quand ses inspecteurs, qui avaient pourtant du savoir-faire, butaient contre de fortes têtes.
L’équipe de Mosconi était bien rôdée : Stefanini, un costaud qui vous assommait un bœuf d’un coup de poing et vous équarrissait un homme à mains nues ; Marchetti, toujours élégant, qui n’ôtait jamais sa veste pour passer la lampe à souder ou le fil électrique sur les parties les plus tendres des suspects ; et le petit Finucci, un malin, le préféré du commissaire. Il laissait croire aux prisonniers qu’ils pouvaient attendre de lui un peu de compassion, un répit ; il réclamait pour eux un peu de café ou une cigarette… Et au moment où ils se relâchaient, il leur saisissait les parties et leur incisait la peau d’un geste sûr de berger habitué à castrer les agneaux.
Le Capitaine ne venait que dans les grandes occasions…

La soirée était calme. L’imminence du couvre-feu avait déjà vidé les rues et dans le silence, les façades des immeubles réfractaient la chaleur de la journée. Vesperini pénétra d’un pas vif dans le bâtiment et monta au deuxième étage où se trouvaient les bureaux des Brigades Spéciales. Par comparaison avec la paix qui régnait dans les rues, la Préfecture de Police vrombissait comme un essaim. Ça sentait la sueur, et en reniflant un peu, on y décelait des relents acides, ceux de la peur.
À l’entrée du commissaire, l’inspecteur principal Sadovski et son binôme, l’inspecteur Lemarchand, en bras de chemise, se levèrent et entreprirent de renfiler leurs vestes. Vesperini les arrêta d’un geste : « ça va, ça, restez comme vous êtes. Bon, Sadovski, qu’est-ce qu’on a ?
-Deux cocos, Italiens apparemment ; le troisième a filé. On les avait dans le viseur depuis des semaines. Ils sont à mijoter. »
Les deux hommes avaient été enfermés et mis aux fers dans un réduit où croupissaient déjà deux prisonniers. Le but était d’entamer leur résistance par le spectacle de leurs codétenus. Les nouveaux venus pouvaient se voir dans le miroir de leur décrépitude : nus, sales, couverts de sang séché et d’ecchymoses, le sexe rabougri par la gégène, les ongles arrachés, les tétons troués par les cigarettes…  D’ordinaire, les inspecteurs attendaient une dizaine de jours avant le premier interrogatoire, le temps de les laisser ronger par la lèpre de la terreur. Au bout de dix jours, en général, les prisonniers étaient mûrs et flanchaient plus vite ; parfois même au premier coup de trique. Les plus résistants avaient droit aux raffinements de l’art, baignoire, tenailles, fer rouge…
Mais ces deux-là ne pouvaient pas attendre. Ils devaient parler au plus vite, et livrer les noms et les planques de leurs complices pour que la BS2 achevât le travail, et éradiquât le dernier réseau de communistes étrangers venus porter le fer dans le sein de la France germanisée… Vesperini en faisait une affaire personnelle : le commissaire Tissot, que les FTP avaient assassiné quelque mois plus tôt, était un bon collègue, presque un ami. Par ailleurs, on lui avait fait dire par Pierre Costantini, qu’en haut lieu, on ne serait pas ingrat en cas de succès. Outre un avancement possible, le commissaire espèrait au moins recevoir la Francisque. Ce ne serait que justice : avec 126 arrestations, dont 19 étrangers et 35 juifs depuis le mois de janvier, il la méritait amplement.

- « Vous en avez tiré quelque chose ?
- Rien pour l’instant. Ils prétendent qu’ils se promenaient place Clichy et qu’ils ont eu peur quand la grenade a explosé et que c’est pour ça qu’ils ont pris la fuite. Je pense qu’ils couvraient le troisième, celui qui a réussi à nous échapper ; peut-être leur chef.
-Bien. Allez m’en chercher un, en attendant Mosconi. »
Sadovski fit signe à Lemarchand qui sortit et revint presque aussitôt avec un petit homme brun et sec ; jeune, le regard noir. Il dégageait une impression de détermination farouche, malgré l’humilité avec laquelle il arrondissait le dos. Lemarchand le fit asseoir d’un geste brusque sur une chaise métallique au centre de la pièce, et le menotta aux montants du dossier.

Des Lucchesi[1] comme lui, Vesperini en avait croisé toute son enfance, il le reconnaîtrait presque. Ca pourrait être le fils du maçon qui vivait au pied de la citadelle, dans un gourbi avec ses huit gosses, ou celui du charbonnier qui descendait de la montagne vendre son charbon. L’un ou l’autre de ces immigrés venus chercher misère en Corse, comme si on n’en avait pas déjà assez… Il le fixa en silence quelques minutes. Une technique d’observation et une méthode d’intimidation infaillible. On lit beaucoup de chose dans le mouvement ou l’immobilité des suspects. Souvent, le commissaire pouvait dire ce qui les ferait craquer, l’endroit sensible de leur corps où la souffrance serait intolérable et ouvrirait les vannes. Avec certains, la douleur était inutile ; il fallait passer ailleurs. Par l’affectif, les compagnons, la famille… Le commissaire s’en servait, sans scrupule… Le métier. Même si au fond, l’idée de s’attaquer à une femme ou des enfants le dégoûtait un peu.
Le type restait immobile, les épaules voûtées, la tête basse, les yeux au plancher pour dissimuler son regard. Vesperini s’approcha.

« Comment tu t’appelles ? Et regarde-moi quand je te parle.
- Je m’appelle Benito Mercuri.
- Benito Mercuri ? Joli nom… C’est ta mère qui te l’a donné ?
- On s’appelle Benito de père en fils dans la famille.
- Voyez-vous ça…
- ….
- Qu’est-ce que tu fais en France ? Pourquoi tu as quitté ton pays ?
- Très pauvre, l’Italie. On mangeait pas tous les jours dans la famille…
- Ah ! Et ici ? On mange mieux ? Il est bon le pain des Français ?
- Ici je travaille. Débardeur. À Asnières.
- Et le dimanche, tu te balades…
- Oui.
- Et tu t’es baladé où, aujourd’hui ?
- On a fait un tour à Pigalle, pour voir les filles…
- Ah oui ? Elles pourraient le confirmer ?
- Non, on est pas montés. On a juste regardé avec mon copain.
- Avec tes copains. Ils s’appellent comment, tes copains ?
- Mon copain s’appelle Dino Ricci.
- Et l’autre ?
- J’ai qu’un seul copain.
- Moi, mon copain, il s’appellait Tissot. Ca te dit quelque chose, Tissot ? Non, ça te dit rien ? Et ton chef, il s’appelle comment ?
- Mon chef d’équipe au boulot, il s’appelle Meunier.
- Tu me prends pour un abruti !? Espèce de fumier !
- Fumier ? Je comprends pas monsieur.
- E si a ti digu cusi, O mulizzò, mi capisci megliu ?[2] »

L’Italien tressaillit en entendant parler corse et relâcha un instant sa vigilance sous l’afflux d’échos intimes et de souvenirs familiers. Des rumeurs de marché, des cris d’enfants dans les rues de son village natal. Vesperini vit s’ouvrir la brèche. D’un geste, il fit signe à Sadovski qui, de toutes ses forces, gifla l’homme. « Qual’ hè quellu qu’hè scappadu ? Induva hè ? Cumu si chjama ? [3]» Sans attendre les réponses, Sadovski scandait les questions d’un plat et d’un revers de la main. L’homme renifla, ravalant le sang qui lui coulait du nez et lécha ses lèvres tuméfiées. Il plante son regard farouche dans les yeux du commissaire :
-« djé né comprrrends pas, Monsieur.»

Le commissaire Vesperini fronçe les sourcils. Le type se foutait de lui. « Sadovski et Lemarchand donnez-lui encore quelques leçons de français en attendant Mosconi ; il ne devrait plus tarder. »



[1] Terme péjoratif par lequel on désigne les Italiens en Corse.
[2] En corse : « Et si je te le dis comme ça, fumier, tu me comprends mieux ? »
[3] En corse : « Qui est celui qui s’est échappé ? Où est-il ? Comment s’appelle-t-il ? »