Rupture paradoxale

Pablo fume, debout à la fenêtre, éclairé par l’enseigne d’un bar à hôtesses qui toutes les trois secondes rappelle que l’établissement est « Open ». Assise sur le lit défait, Esther rajuste ses bas et son porte-jarretelles, remet de l’ordre dans ses cheveux. Elle se baisse pour ramasser ses cigarettes, son briquet, son bâton de rouge à lèvres… tout un petit désordre répandu sur le tapis, et glisse en même temps un regard vers la fenêtre et l’homme torse nu. Il est beau… soyeux, musclé, les épaules un peu voûtées comme celle d’un boxeur ou d’un condamné. Elle soupire silencieusement.

« Écoute, je crois qu’on ne peut pas continuer comme ça… »

Pablo s’est retourné, les poings dans les poches de son pantalon, la cigarette au coin des lèvres : « Comment ça ?

- Je me demande si on ne s’est pas trompé depuis le début. Si c’est vraiment possible de vivre ça sans souffrir, sans y laisser des plumes.

- Souffrir, c’est vivre, et c’est bien de quoi il est question : vivre ou survivre, à tout prix. Et on était d’accord sur le prix, non ?

- Oui, mais moi, je ne suis pas d’accord pour payer le prix fort. Ça va trop loin...

- Trop loin ? Mais putain, qu’est-ce que tu racontes ?! C’est quoi le problème ? Pourquoi tu veux tout foutre en l’air ?»

Les papiers peints défraîchis de la chambre s’allument de nuances incendiaires ; les regards durcissent dans la lumière stroboscopique du néon. Esther enfile ses escarpins et saute sur ses pieds, provocante dans ses sous‑vêtements de satin noir. Elle avance vers Pablo et lui arrache sa cigarette sur laquelle elle tire goulûment. Elle lui souffle à la figure.

« -Quand on s’est rencontrés, tu ne savais pas que j’avais des papiers. Tu ne savais même pas que j’étais française, : je parlais espagnol comme toi !

-Et alors ?

-Et alors : dis-le que c’était pas pour ça.

-Et pour quoi alors ?

-Oui, pourquoi ?

-Mais qu’est-ce que tu veux ? Tu veux me faire dire que tu me plais ? Oui, tu me plais ! Évidemment ! Et alors? C’est quand même pas ça qui va nous empêcher de nous marier !

- Et d’avoir de nombreux enfants ? Si.

- Mais qui te parle d’avoir des enfants ? Il n’a jamais été question de ça, tu le sais bien !

- Il n’était pas question d’amour non plus ; juste de baise et de papiers…

-Et c’est pas ce qu’on fait ? On baise, et on parle de comment faire pour obtenir mes papiers, c’est tout.

- Tu sais bien que non. Et ça fait un moment que j’ai compris.

-Mais bordel, arrête de parler par énigmes ! Qu’est-ce que t’as compris ?

- Que tu m’aimes… »

Les derniers mots tombent dans un silence plein d’effroi. Tous deux savent que c’est irréparable, que tout s’arrête là, devant la fenêtre, dans les éclaboussures écarlates de l’enseigne. Ils échangent un regard las où chacun lit sa propre détresse, sa solitude de bête aux abois, et la même colère d’avoir rompu le pacte qui, pendant quelques temps, leur a permis de croire qu’il pouvait en être autrement.

Sans un mot, Pablo va vers le lit. Rassemble ses vêtements, s’habille. Après un dernier coup d’œil vers Esther qui lui tourne le dos, il claque la porte derrière lui. Le bruit projette Esther jusqu’à la fenêtre contre laquelle elle écrase le front. Entre deux clignements rouges, elle scrute la foule qui serpente deux étages plus bas. Serpente inexorablement, en lentes ondulations qui fondent en une masse les passants et les emportent vers d’autre bars clinquants, d’autres espoirs, d’autres désenchantements.