Coup de foudre à Batna

par Farida Suzanne M.

La Keltoum, ma belle-mère, ne désarmait pas. Par le bouche à oreille, elle apprit notre union devant le Cadi ; pour marquer son territoire, elle vint s’installer chez son fils, avec sa bonne, ses meubles et sa vaisselle. Bien que pris entre deux feux – il était navré que sa famille rejette la femme qu’il aimait — Kamel continua de vivre avec moi, chez mes parents. Bientôt j’attendis un enfant.
Très heureux de cette paternité, Kamel alla à la mairie s’assurer qu’il pourrait bien reconnaître le bébé. « Non, Monsieur, lui répondit-on. Selon la loi française, vous êtes du deuxième collège. Votre femme est du premier collège, elle seule, française, pourra le reconnaître. » J’étais enceinte de sept mois et demi, et sans hésiter ni tarder, nous convînmes d’officialiser notre union par un mariage civil.
Le jour de notre mariage, en octobre 1942, je m’étais faite très élégante : je portais un beau manteau rose matelassé sur une robe imprimée assortie, et un chapeau à plumes, rose et bleu, très à la mode. Kamel lui aussi était très chic avec son costume sombre et sa chemise blanche. Nous formions assurément un beau couple. La foule était telle à la mairie qu’on aurait cru à une visite du général de Gaulle ! Pourtant, nous avions peu d’invités : mes parents, quelques amis algériens... Tous les autres étaient là pour moi. Non pas par sympathie, ni pour me complimenter, mais pour voir la Française qui allait épouser un Arabe.
Les Français et les Pieds-Noirs étaient racistes, et ils m’en
ont beaucoup voulu d’avoir préféré un Arabe à tous les excellents partis qui s’étaient proposés. Même mes amies m’ont tourné le dos. J’ai été considérée comme une pestiférée ; pire : comme une traînée. Mais cela m’était égal. J’aimais mon mari et j’en étais aimée, c’est tout ce qui m’importait. Nous étions profondément heureux, et les ragots ne pouvaient pas entamer notre bonheur.