Enfance

par Annick C.

Entre deux voyages qui aujourd’hui rythment mes jours et satisfont ma curiosité du monde, je remarque souvent autour de moi les signes impertinents d’un présent qui me fait comprendre que les temps ont changé, irrémédiablement : dans la salle d’attente d’un médecin, par exemple, où je constate, stupéfaite, que les hommes ne se découvrent plus en entrant, ou encore au supermarché où l’on trouve les mêmes fruits et légumes toute l’année, quelque soit la saison. Je m'aperçois alors que les années ont passé, et que mon enfance est bien loin. Je ne retrouve plus que dans mes souvenirs  la vie simple et rude de cette époques révolue. Le monde a changé, la société s’est transformée, les gens ne vivent plus comme avant, mais chacun de mes gestes, chacune de mes habitudes font revivre cette enfance qui m’a forgée, qui a fait de moi la femme que je suis aujourd’hui.
Que de souvenirs… Ah, l’odeur des lampes à pétrole, du lait entier, du cidre… Et les pommes ! Leur peau acidulée et leur chair sucrée ; à chaque fois que j’en saisis une, remonte en moi la nostalgie de mes cinq ans, et la saveur douce-amère de ma jeunesse.
J’ai grandi, en grande partie à Ouilly-du-Houley, charmant petit village normand à neuf kilomètres de Lisieux. C’est la Normandie comme on l’imagine, calme, verte, paisible et luxuriante, accueillante à la faune, à la flore et aux êtres humains. Comme j’aime ces pâturages immenses, ces pommiers qui au mois de mai se couvrent de délicates fleurs blanches  ! Une image d’Épinal pour les autres, la réalité de l’enfance pour moi : un pommier en fleurs, une vache dans son pré, un château magnifique avec sa ferme, la place du village, son église et puis quelques maisons tout autour.
Authentique petit paradis du bocage normand, Ouilly-du-Houley, était alors à l’image de la France éternelle. Le château du village, héritage du XVIe siècle, était la propriété des demoiselles Delore. Le glorieux édifice était devenu une maison de ferme — la salle des gardes ayant même été transformée en laiterie ! — que Monsieur Delore, le père des demoiselles, avait acheté au début du XXe siècle. Les sœurs Delore possédaient non seulement la majestueuse demeure et les fermes adjacentes, mais aussi la plupart des maisons du village. Elles ne venaient sur leurs terres qu’une à deux fois par an, souvent à l’époque des melons. En cette saison, quand les tiges de melons commençaient à sortir de terre pour ramper sur des dizaines de mètres, j’aimais observer mon grand-père inciser les pousses avec son couteau, en cinq entailles égales qui donneraient au fruit ses nervures émeraude…
C’est mon grand-père qui durant des années dessina et entretint le jardin à la française du château, taillant de ses propres mains le labyrinthe de buis et les sculptures végétales. 55 ans durant, il travailla pour ce château sans être payé, ou si peu, mais logé. Ainsi en allait-il à l’époque…