Vous ne m'arracherez pas les ailes

par Tassadit O.

Le 16 janvier 1968, j’ai quitté ma famille, ma ville natale, mon pays pour venir en France rejoindre le mari que mes parents m’avaient choisi.
Je suis partie dans la nuit, vers 3 heures du matin. Mon père m’accompagnait. Nous avons pris le train pour Alger. Pour l’occasion, ma mère m’avait fait faire un tailleur et un chemisier bleus, et m’avait acheté des escarpins en daim grenat. En m’embrassant, ma mère m’avait donné des gâteaux de l’Aïd, pour retrouver un peu du goût de mon pays quand je serais au loin. J’avais 19 ans, j’étais belle, et j’allais au-devant d’une nouvelle vie dont je ne savais rien. (…)

Arrivés à Reims, nous changeons de train pour Charleville-Mézières. Il fait déjà nuit et le froid est encore plus vif qu’à Paris. À Charleville-Mézières, nous changeons jusqu’à Bogny-sur-Meuse où nous arrivons à 22 heures passées. Nous ne sommes pas arrivés à destination ; il faut encore marcher à pied jusqu’à Château Regnault. Pas de bus, pas de taxi pour nous attendre. Quatre kilomètres dans la nuit et le froid sur mes talons aiguilles. Mon mari marche devant.
En arrivant, je trouve une maison froide et presque vide : une salle à manger-cuisine, une chambre. Pas de salle de bain ; les toilettes dans la cour. Peu de meubles : un lit, un petit canapé, une table et quatre chaises. La maison est propre, car la voisine du dessous, Marcelle, monte faire le ménage de temps et temps contre quelques verres de vin. Elle boit beaucoup, Ahmed aussi ; ils boivent ensemble.
La maison est froide, mais il y a deux poêles à bois et charbon : un dans la pièce qui fait aussi cuisinière, et l’autre dans la chambre. Les poêles sont éteints et les placards sont vides. J’ai encore mes gâteaux de l’Aïd, mais je suis trop épuisée pour manger. Je mets ma jolie chemise de nuit en soie blanche, et je me couche. Mon mari se couche aussi et prend son dû…
Le lendemain, le 17 janvier 1968, à 5 heures, il me réveille en plein sommeil. « Lève-toi !
– Je ne peux pas, je suis encore très fatiguée.
– Lève-toi !
– Attends, laisse-moi dormir encore un peu…
– Attends ? Attends, toi ! Tu vas voir ! »
Il défait sa ceinture et de toutes ses forces, il me bat en répétant « Lève-toi, lève-toi… »
À bout de forces, à bout de larmes, les bras, les jambes et le corps bleus, je me traîne hors du lit, je me lève.
Ma nouvelle vie vient de commencer.