L'étoffe de mes jours

par Kira M.

Le long d’un canal où l’eau de la Neva se colore de reflets rose, jaune et bleu renvoyés par les façades de la capitale impériale, un carrosse conduit par un cocher en livrée et tiré par six chevaux blancs passe en faisant résonner joyeusement les pavés, dans l’air pur de cette journée de printemps 1905.
Le cortège conduit à l’église une belle jeune fille brune, toute vêtue de blanc. Elle s’appelle Anna, et c’est ma grand-mère. Elle épouse Alekseï C., mon grand-père. Pour constituer sa dot, Anna s’est rendue en France où elle a choisi ses services en porcelaine de Sèvres peintes à la main, ses vingt-quatre services en cristal rouge et blanc de Baccarat, et la soie de ses robes. Entre autres trésors, les époux recevront en cadeau deux superbes icônes en argent et en émail cloisonné que je conserve précieusement, aussi précieusement que les deux plats en bois sculpté sur lesquels on apporte aux mariés le pain béni de la cérémonie. C’est un mariage fastueux que celui d’Anna, fille d’un riche importateur de soieries lyonnaises et fournisseur de la tsarine, et d’Alekseï, héritier prospère d’une fabrique de confiserie. Cette branche de la famille appartient à la très grande bourgeoisie ; une autre branche a été anoblie en 1746 par l’impératrice Elisabeth qui avait bénéficié du soutien de ses membres pour accéder au pouvoir. D’aucuns dans la famille aiment à prétendre que nous sommes issus de la branche noble, mais ma mère m’a toujours affirmé que non. La roture n’ôte d’ailleurs rien à la qualité et au train de vie de mes ascendants qui vivent dans l’opulence et la distinction d’une maison élégamment meublée, servie par une nombreuses domesticité, et illustrée par la présence d’une préceptrice française.
La confiserie a été créée par le père d’Alekseï, mon arrière-grand-père, en 1884. Quatre ans après le mariage de mes grands-parents, en 1909, les ouvriers de la fabrique se cotiseront pour offrir à leurs patrons un superbe pichet de cristal et d’argent. Sur une photo d’époque, on voit les trois frères C. poser au milieu de leur personnel et de leurs amis : des ouvriers, des popes, des militaires, des femmes en chapeaux, d’autres en cheveux… tout un petit monde grave et bigarré qui raconte la Russie d’avant la révolution bolchevik. Au milieu, trônent les trois frères héritiers du fondateur : Alexander, Nicolaï, Alekseï. Il manque un quatrième frère, Michaël, banni de la famille pour son amour excessif des femmes et les dépenses somptuaires qu’elles lui inspirent ; quand d’autres offrent des roses, lui offre des diamants… Ses frères l’ont exclu de la direction de leurs affaires, lui ont versé sa part d’héritage, et l’on n’a plus jamais entendu parler de lui. La famille compte encore une sœur, Anja, dont le souvenir s‘est perdu. Sans doute l’aperçoit-on sur les photos de famille, mais je ne saurais pas même la reconnaître.